LE MUR: RÉELLE PROTECTION, OU SIMPLE FAÇADE?
Par Amélie Brissette et Éloi Fournier
CHAPITRE 1
Les clôtures de maisons - Des murs à petite échelle
Les murs servent à protéger ou à délimiter un territoire. Lorsque des barrières ou frontières sont évoquées, nous imaginons souvent les immenses murs frontaliers, tels les murs de Berlin ou d’El Paso/Juarez, ou encore la Grande Muraille de Chine. Ces grandes barrières ont marqué l’imaginaire aussi bien que l’Histoire, et ont servi à définir des peuples entiers.
Toutefois, le principe de frontières est présent même sur nos propriétés. Nos clôtures résidentielles sont à elles-mêmes une façon de se séparer de l’autre. Mise en place par besoin de sécurité ou par exigence municipale, la clôture contribue à établir une limite entre soi et le voisinage. À l’instar des nations qui marquent leur territoire, les voisins séparés par une clôture se distancent l’un de l’autre malgré eux. Comme les murs frontaliers, les clôtures résidentielles protègent et délimitent.
Cette distanciation est particulièrement marquée dans un environnement hétérogène. Omniprésentes dans une ville comme Montréal, elles disparaissent pratiquement dans un milieu plus homogène. Les relations de voisinage en région rurale sont différentes et les clôtures, presque inexistantes.
CHAPITRE 2
Un mur qui divise les Montréalais
Montréal est une ville qui se démarque par sa grande diversité et son ouverture d’esprit. Cependant, un mur divise deux de ses arrondissements. La clôture de Ville Mont-Royal fait état de la séparation de deux classes sociales distinctes. Instaurée selon un besoin de sécurité, elle encourage pourtant la ségrégation sociale. Plus de 50 ans après sa construction, la clôture est toujours en place.
LES MURS APPLIQUÉS: VILLE MONT-ROYAL
La clôture de Ville Mont-Royal, qui sépare cette dernière du quartier Parc-Extension. Cette photo est prise
à partir du boulevard de l'Acadie, qui longe la barrière sur l'intégralité de ses 1,6 kilomètres.
La municipalité de Ville Mont-Royal, avec son architecture de haute qualité et ses espaces verts bien entretenus, offre à ses résidents une qualité de vie remarquable. La totalité du quartier, situé en plein cœur de Montréal, renvoie à la prospérité de ses occupants.
74% des résidents de 25 à 64 ans ont obtenu un diplôme de niveau universitaire. Selon Statistique Canada, 4 425 citoyens possédaient au moins un baccalauréat en 2016, alors que 2 225 avaient complété au moins une maîtrise et que 510 personnes détenaient un doctorat. Une forte majorité ont étudié les domaines du commerce, de l'administration publique et de la gestion.
Le contraste n’est donc pas négligeable lorsque nous passons de l’autre côté de la clôture.
Véritable point de chute pour les nouveaux arrivants, Parc-Extension est synonyme de multiethnicité et de multiculturalisme. 62% de sa population est née à l’extérieur du Canada. Plus d’une quarantaine de langues maternelles, en plus du français et de l’anglais, y sont harmonieusement parlées.
Avec l’abolition de cette barrière discriminatoire, les deux clans contraires pourraient aisément se mêler et ainsi arriver à former un tout complet, qui rendrait justice à l’hétérogénéité de Montréal.
« Les communautés protégées sont vraiment l’extrême de la ségrégation sociale où la ségrégation sociale s’applique même de manière contractuelle. Donc en achetant une propriété résidentielle, on achète un mode de vie. […] La clôture de Ville Mont-Royal est une version précurseure de cette notion de communauté protégée. Cette communauté se protège par rapport à des nuisances. La clôture a pour effet de démarquer un territoire ainsi que de prohiber le transit, » souligne Danielle Pilette, urbaniste et spécialiste en gestion des territoires.
AUDIO: ENTREVUE AVEC L'URBANISTE DANIELLE PILETTE
Outre les barrières physiques, il existe bon nombre de frontières naturelles. Celles-ci font état de frontières selon leurs caractéristiques géographiques ainsi que par des éléments topographiques majeurs. Une frontière naturelle naît d’une rupture de la continuité de l’espace causée soit par le littoral, une chaîne de montagne ou, dans le cas qui nous intéresse ici, d’un fleuve ou un cours d’eau.
« Montréal est une île, elle n’est pas si accessible que ça », souligne Mme Pilette.
L’île de Montréal, située au confluent du fleuve Saint-Laurent et de la rivière des Outaouais, permet un accès assez restreint. L’île de Montréal est le composant principal de Montréal qui regroupe aussi près de 74 autres petites îles.
La notion de frontière naturelle existe depuis le déclin de l’Empire romain d’Occident. La géographie médiévale accordait une grande importance aux fleuves et aux montagnes, qui définissaient des ensembles géographiques.
Encore aujourd’hui, les espaces considérés comme frontières naturelles sont parfois au cœur du territoire d'une société, comme c’est le cas à Montréal.
CHAPITRE 3
Les réserves, ces murs invisibles
VIDÉO: ENTREVUE AVEC THALIA D'ARAGON-GIGUÈRE
Le Québec est une nation unie qui, pourtant, contraint toujours les populations autochtones à vivre dans des réserves. Souvent, on oublie cette réalité qui évolue si près de nous. Ce sont d’ailleurs ces peuples qui sont les véritables héritiers de notre territoire. Ils se regroupent au sein de plusieurs nations selon leur langue, leur culture et leur histoire.
Selon les Affaires autochtones et du Nord Canada, en 2003, il y avait un total de 2 300 réserves indiennes au Canada couvrant une superficie totale de 28 000 km2.
« Pour reprendre, ici, la métaphore du mur, il y a un mur qui est invisible au Canada. Il y a un mur d’inégalités qui fait en sorte qu’il y a plusieurs élus politiques qui [...] refusent de voir les problématiques derrières les réserves », déplore Thalia D’Aragon-Giguère, étudiante à la maîtrise en science politique à l’Université du Québec à Montréal et chercheure en résidence.
Les communautés autochtones ont connu une forte régression démographique avec la conquête de l’Amérique. Cependant, depuis le milieu des années 1950, la population des Premières Nations au Canada ne cesse de s'accroître. Elle composait 1% de la population québécoise de 2000 à 2010. Selon le recensement 2006 de Statistique Canada, 48% de la population autochtone du Québec a moins de 30 ans.
C’est au 19e siècle, où l’expansion coloniale était trop abondante et où la demande en richesses naturelles était trop forte, que les Autochtones du Québec sont devenus un problème de société. La solution la plus rapide à ce problème a été l’instauration des réserves. Les terres autrefois choisies par les peuples amérindiens sont donc devenues une véritable cage.
Kitigan Zibi, Pessamit et Mashteuiatsh sont les premières réserves modernes du Québec.
LES MURS APPLIQUÉS: LES RÉSERVES EN SOL QUÉBÉCOIS
Aujourd'hui, 39 réserves sont situées sur le territoire du Québec. Ces «murs invisibles» regroupent environ 52 895 autochtones. Les nations inuites n'y figurent pas, car elles ne sont pas enclavées dans des réserves.
Une loi sur l'assimilation des Indigènes est adoptée en 1857; celle-ci se résume essentiellement par le concept d'émancipation. En renonçant à son patrimoine, un membre d'une tribu amérindienne de sexe masculin répondant à certaines conditions pouvait être considéré comme un citoyen à part entière. Pour ce faire, celui-ci devait parler français ou anglais, avoir reçu une éducation élémentaire, être réputé de bonne moralité et n’avoir aucune dette.
Le droit de résidence au sein d’une réserve peut maintenant être obtenu. Cette loi enchaîne la perte du contrôle des gouvernements tribaux sur les terres des réserves.
Dans les années 1990, les réserves connaissent une hausse démographique. Aujourd’hui, indépendamment de la province ou le territoire dans laquelle elle se trouve, une réserve est sous juridiction fédérale.
Plus de la moitié de la jeunesse autochtone est frappée par l'obésité, le diabète et le syndrome d'alcoolisation fœtale. Encore de nos jours, les réserves sont un problème de société qui n’est pas une priorité de l’État.
Mais est-ce réellement les réserves qui font accroître cette idée de distanciation, ce véritable mur, entre la société québécoise et les Premières Nations?
« J’ai l’impression qu’il y a un double discours qui se crée par rapport aux réserves. Certaines personnes sont contre cette construction issue d’une histoire coloniale au Canada, alors que d’autres reconnaissent que malgré les aspects négatifs de la réserve, elles permettent quand même de préserver l’identité autochtone », mentionne Thalia D’Aragon-Giguère.
CHAPITRE 4
Entre les pays, tout n'est pas rose
LES MURS APPLIQUÉS: À L'INTERNATIONAL
Un sujet qui est particulièrement d'actualité est, bien évidemment, les murs frontaliers qui séparent les pays. D'après des recherches menées par la professeure Élisabeth Vallet, de l'Université du Québec à Montréal, 70 murs sont présentement déjà construits à travers le monde. En Europe seulement, des barrières ont été érigées sur plus de 1000 kilomètres depuis 2015.
L'artiste et documentariste Martin Bureau a visité quelques-uns de ces murs dans le but de mieux comprendre le phénomène. « D'un point de vue général, les murs sont presque exclusivement une masquarade politique qui vient créer un symbole fort et marquer le territoire, » explique-t-il. « Mais en réalité, ces murs ne fonctionnent pas. Il y a plein de voies de contournement, par exemple, aux États-Unis, 95% de la drogue qui entre par le Mexique se fait par les voies légales. »
Le projet de mur du président américain Donald Trump crée beaucoup de conflits aux États-Unis, incluant le plus long arrêt des activités gouvernementales du pays, à l'hiver 2019.
Il faut toutefois rappeler qu'une barrière existe déjà à la frontière américano-mexicaine. À la suite du Secure Fence Act, mis de l'avant par l'administration Bush en 2006, une barrière d'environ 1050 kilomètres a été installée le long de la frontière. Le coût de la mise en place de la barrière: 2,3 G$.
LES MURS APPLIQUÉS: EL PASO ET JUAREZ
(Photo Wikimedia Commons) Le mur entre les villes d'El Paso, au Texas, et Ciudad Juarez, au Mexique, rend la vie difficile pour les citoyens. « Il y a des gens des deux côtés de la frontière qui doivent traverser les lignes à chaque jour », explique la docteure en science politique de l'Université du Texas à El Paso, Irasema Coronado. « Le mur est laid et n'aide pas nos relations avec nos voisins. » Mme Coronado estime également que ce ne sont pas les immigrants qui volent les emplois des Américains, mais bien les compagnies qui déménagent
dans des pays où la main-d'oeuvre coûte moins cher.
Cependant, les murs frontaliers fonctionnent-ils dans leur objectif de contrer les migrations irrégulières? Pour Mme Coronado, ce n'est pas le cas. « Dans le cas des États-Unis, plus de la moitié des sans-papiers dans le pays sont arrivés avec un passeport et un visa, et ont dépassé leur date d'éligibilité par la suite. Alors, non, les murs n'empêchent pas les migrations irrégulières. »
CHAPITRE 5
Pour le futur
Qu’ils soient érigés entre deux personnes ou deux états, qu’ils soient naturels ou édifiés par la main de l’Homme, qu’ils servent à protéger ou à délimiter, les murs de notre histoire auront permis de faire un constat : l’érection de murs ne bénéficie pas aux citoyens des pays concernés, aux habitants des zones frontalières ou aux acteurs d’un voisinage. Un mur n’arrive pas à dissuader le passage, pas plus qu’il ne sécurise ou identifie le territoire.
Une barrière frontalière engendre une philosophie individualiste. On se sépare de l’autre là ou le besoin est de l’accueillir à bras ouverts.
Comme le dit si bien Irasema Coronado : « J’espère que nous ne construirons plus de murs. Je ne crois pas qu’ils fonctionnent. Nous devrions plutôt construire des ponts! »
Cessons l’érection de murs avant que celle-ci ne déshumanise l’humanité.