Y'a-tu de la bière icitte ?
Jérémie Lachance et Laurence Philippe
Y'a-tu de la bière icitte? Y'a tu de la bière icitte? On s'en va tous d'icitte, si y'a pas de bière icitte! Ça tombe bien, parce qu'il y en a de la bière, icitte. Et depuis quelques années, de la rousse, de la pale ale et de l'IPA, il y en a de plus en plus.
Actuellement, on compte plus de 200 microbrasseries réparties sur l'ensemble du territoire de la Belle Province. Selon le registre des permis de fabriquant en vigueur émis par la Régie des alcools du Québec, la majorité d'entres elle se trouvent dans des régions rurales et dans des villes comptant moins de 100 000 habitants.
Bien que les bières de microbrasseries soient étalées sur l'ensemble du territoire québécois, il est possible de dénoter un intérêt et une appréciation particulière pour celles-ci de la part des Québécois situés au sud de la province.
D'hier à aujourd'hui
À la fin des années 1980, l'histoire d'amour entre les Québécois et les bières gourmandes débute. C'est dans un immeuble du XIXe siècle de la rue Ontario que la brasserie du Cheval blanc, en 1924, ouvre ses portes. Beaucoup d'années passeront et bien des pintes se videront avant qu'une seule goutte houblonnée soit produite dans les écuries de la brasserie du Cheval Blanc.
Il fallu attendre jusqu'aux années 1980 pour que Jérôme Catelli Denys, un héritier de la famille Catelli, les propriétaires de la brasserie depuis son ouverture, propose une sélection de bières plus éclectiques. C'est en 1987 que le nouveau propriétaire de la brasserie Le Cheval Blanc obtient le premier permis de brassage artisanal dans la province, emmenant un établissement pour la première fois au titre de brewpub .
Et depuis le succès de Jérome Catelli et de sa brasserie 2.0, il a été possible de voir une augmentation exponentielle du nombre de microbrasseries sur le territoire québécois. En un peu plus de 16 ans le nombre de brewpub et de microbrasserie a augmenté de près de 700% au Québec, passant de 33 à 218 de 2002 à 2018.
Bien que l'essors de brasseurs artisanaux se soit fait de façon constante depuis le début des années 2000, un véritable boom a pu être observé à la suite des années 2010. L'intérêt marqué des québécois à l'endroit des bières de microbrasserie, a massivement entrainé l'ouverture de nouveaux établissements. En effet, en moins de six ans, le nombre d'entreprises brassicoles à doublé au Québec.
Microbrasserie, mais jusqu'à quel prix?
Bien qu'une multitude de microbrasseries ouvrent leurs portes à chaque année, très peu d'entres elles se voient révoquer leur permis ou, encore, se voient retirer l'appellation contrôlée de «microbrasserie». Martin Guimond, le propriétaire de la microbrasserie le Saint-Bock, située sur la rue Saint-Denis, à Montréal, affirme que les propriétaires de microbrasserie qui flirtent avec la production et la distribution de bière à grande échelle n'ont aucun intérêt à se dissocier de cette appellation contrôlée.
« Ce qu'il faut comprendre, c'est que pour que l'on puisse se faire appeler microbrasseur ou brasseur artisanal, il y a un quota de 500 000 hectolitres à respecter , commence-t-il. Si on dépasse cette quantité, la brasserie passe de microbrasserie à brasserie artisanale, pour après devenir une brasserie classique, etc. »
M. Guimond explique que ces appellations de «microbrasserie» ou de «brasserie artisanales» ont beaucoup de signification aux yeux du public. « Les gens sont tannés de boire la même bière à chaque fois , pense Martin Guimond. Quand une brasserie appose le nom de microbrasserie sur ses bouteilles, ça envoie un message de fraîcheur, d'authenticité et d'unicité au consommateur. »
Il affirme cependant que les appellations «microbrasserie» et «brasserie artisanale» perd un peu de sa signification à chaque année, tandis que les Québécois deviennent de plus en plus intéressés en ce qui concerne l'originalité et la recherche de nouvelles saveurs dans l'industrie de la bière.
Malgré le fait que ce soit, en quelque sorte, des appellations contrôlées, le propriétaire du Saint-Bock affirme que ces réglementations sont facilement modifiables. « Il ne faut pas oublier que l'agence qui décide des quotas à respecter pour les différentes appellations ont eux aussi besoin d'argent pour fonctionner , rappelle-t-il. Quand un brasseur artisanal de grande taille s'apprête à franchir le cap en dépassant le seuil de litres produits permis, les associations de brasseurs augmentent les quotas limites, afin que les gros joueurs ne quittent pas leurs rangs. »
À chaque année, les quotas permis par les associations de brasseurs comme l'Association des Microbrasseurs du Québec et la Brewers association aux États-Unis augmentent, ce qui à pour effet de dévaloriser le sceau de microbrasserie. Martin Guimond pointe du doigt la brasserie artisanale américaine Samuel Adams qui, selon lui, réussie année après année à faire repousser les quotas établis par les associations de brasseurs.
« À chaque année, la brasserie Sam Adams frôle ou dépasse de justesse la limite pour être considéré comme une brasserie artisanale , soutient-il. La brasserie paye une contribution à l'association pour être reconnue comme étant artisanale, et si elle ne peut plus l'être en raison d'une trop grosse production, l'association en ressortira tout aussi perdante . »
Ceci explique pourquoi tant de brasseries originalement artisanales offrant une production à grande échelle, comme la brasserie de l'Alchimiste, peuvent conserver l'appellation de microbrasserie.
Cette carte interactive vous fait découvrir toutes les microbrasseries de l'Île de Montréal en plus de vous proposer un itinéraire qui se fait facilement à pied, en vélo ou en transport en commun pour goûter aux meilleures bières de la métropole.
L'offre versus la demande
La prolifération des bières québécoises profites aux amateurs de bières qui consomment de plus en plus de façon locale et qui désirent essayer de nouvelles saveurs. Mais si la demande semble avoir augmenté dans les dernières années, l’offre la dépasse largement.
Oui, les québécois aiment la bière. L'offre est-elle cependant trop grande?
«
Dans un dépanneur par exemple, s’il y avait à l’époque,
[dans les années 2000],
15 tablettes de bières pour 100
[bières de]
microbrasseries, aujourd’hui c’est 15 tablettes pour 200 microbrasseries. Tranquillement les moins bons produits sont en train de sortir pour faire place à la nouveauté
», explique le propriétaire et fondateur de la microbrasserie St-Bock, Martin Guimond.
Avec l’augmentation en popularité pour cette industrie et la recherche constante de nouveauté, les microbrasseurs se voient dans l’obligation de créer constamment des nouvelles saveurs et recettes afin de conserver et de renouveler sans cesse leur clientèle. Ainsi se retrouve maintenant sur les tablettes des grandes surfaces des bières aux arômes de bleuet, de pamplemousse, de gingembre ou de fleur sauvage.
Ouvrir les horizons
S’il y a une dizaine d’années on pouvait donc compter une vingtaine de microbrasseries à Montréal seulement, le nombre a doublé en moins de dix ans. Les consommateurs de bières y sont exposés dès l’âge légal de consommation et l’offre grandissante leur permet de développer et de raffiner leur goûts beaucoup plus tôt dans leur découverte de l’industrie brassicole.
«
Mais le marché n’est pas saturé pour autant et il y a encore de la place pour les petits joueurs
», pense Martin Guimond. Selon lui, le défi est d’ouvrir un bar malgré qu’il y ait une certaine contingence dans la métropole et que le développement laisse toujours planer un risque de saturation. «
Ce qui était au départ un peu plus hétéroclyte est maintenant une mode et si le marché se développe c’est parce que les consommateurs sont présents et sont plus enclins aujourd’hui à essayer des nouvelles choses
», ajoute-t-il.
C’est un point de vue que partage François Bélanger, propriétaire, président et fondateur de l’EtOH brasserie, située sur la rue Jarry. «
C’est la clientèle qui dicte la variété de l’offre et la carte des bières
», précise-t-il. Si les propriétaires de la brasserie s’assurent toujours de garder une carte équilibrée, ils s’engagent toujours à ce qu’elle respectent les goûts de leurs clients. «
L’hiver on va aller chercher des bières plus lourdes, plus charnues, plus alcoolisées et l’été elles sont plus légères, aux arômes d’agrumes par exemple
», souligne-t-il.
« Chaque fois qu’une nouvelle microbrasserie ouvre, c’est un petit morceau de Labatt, de Molson ou de Sleeman qui s’en va , ajoute Martin Guimond. Ça donne un caractère d’authenticité. » Bien que certains brasseurs aient encore de la difficulté à obtenir de la visibilité chez les grands commerçants et qu’un point de saturation pourrait être atteint dans les prochaines années, l’industrie ne devrait pas décliner pour autant parce que ça permettra aux meilleurs microbrasseurs et à leurs meilleurs produits de se tailler une place de choix. Ce sont les consommateurs qui risquent de dicter cette place.
De passion à carrière
Elie Bobotoni a 25 ans et est gérant de la microbrasserie HELM située sur la rue Bernard dans le Mile-End, à Montréal. Travaillant dans l'industrie brassicole depuis environ 7 ans, il a pu observer une effervescence et un changement de la clientèle à travers les années et à travers le développement des microbrasseries québécoises.