Incursion dans l'univers des micros ouverts, ces soirées de plus en plus populaires à Montréal où vont présenter leurs oeuvres les auteur(e)s comme les amateur(e)s.
Audrey-Anne Blais et Lina Heckenast
Les soirées «micro ouvert» sont de plus en plus nombreuses à Montréal et permettent à tous et toutes de venir donner vie à leur plume devant un public respectueux et chaleureux. Entre passionnés des mots, les participants et participantes vont y lire des textes de tous genres. En plus de leur permettre de recevoir une certaine rétroaction pendant et après leurs performances, il s’agit d’une occasion de se faire entendre sur des enjeux personnels et sociaux.
Incursion dans cet univers ardent et inclusif.
Des espaces sécurisants
Béatrice Laurent est une habituée des soirées Vaincre la nuit, qui ont lieu tous les mois au bar le Quai des Brumes, depuis maintenant un an. Elle y apprécie l’ambiance agréable et la foule accueillante. «Sans jugements»: ce sont les mots sur lesquels elle insiste lorsqu’elle décrit le climat de l’évènement mensuel. La présence de musiciens et d’un artiste peintre sur scène l’a rend immédiatement à l’aise et lui permet de ne pas nécessairement être le centre de l’attention.
« J'ai commencé à lire pour un peu vaincre ma peur de parler en public, ça m'a beaucoup aidé pour mon anxiété sociale qui est vraiment intense, raconte-t-elle. Depuis que je lis là, c’est vraiment mieux. » Elle a également pu y trouver une certaine gratification, à force d’y développer et d’y améliorer son style littéraire.
« Partager mes textes m'a permis de me sentir "empowered" vis-à-vis les traumatismes que j'ai vécus. Maintenant, c'est plus pour faire face aux défis que je vis et partager mes textes [que je le fais], ça aide avec mon estime personnelle», précise Béatrice Laurent.
Béatrice Laurent a présenté deux textes lors de la soirée Vaincre la nuit du 25 mars 2019.
« Les micros ouverts pour moi c'est un moment où je peux partager avec d'autres humains mes émotions et voir d'autres réalités, c'est vraiment un moment de partage et d'amour, la vulnérabilité est au coeur de ces soirées. » - Béatrice Laurent
C’est aussi le cas de Shades Lawrence, une artiste hip-hop montréalaise dont le style rappelle énormément le «spoken word». Elle raconte des histoires qui ont toujours une dimension sociale extrêmement importante. « J’ai fait face à de nombreux défis au niveau de ma santé mentale en 2014 et après avoir passé une année à guérir et à me transformer pour le mieux, j’ai senti le besoin de partager un peu mon histoire. C’est vraiment à ce moment-là que j’ai réalisé que je voulais écrire, raconte-t-elle. J’ai trouvé plusieurs soirées micro ouvert ou de slam sur l’île de Montréal. J’ai fait ma première performance ici dans le cadre d’une semaine de sensibilisation aux violences sexuelles. »
Selon elle, les micros ouverts sont définitivement importants dans le milieu de la poésie, parce qu’ils donnent accès à des lieux de partage sécuritaires et rassurants. « Il y a définitivement un désir de créer un espace qui n’existerait pas sinon pour ceux et celles qui commencent et spécialement pour les gens issus de certains groupes qui ne sont pas nécessairement représentés suffisamment », explique-t-elle. Elle-même organise à l’occasion des évènements liés à la performance et à la poésie. La construction d’un espace sécurisé est au coeur de sa démarche. « Je ne dirais pas que j’ai des règles à proprement parler, mais j’ai des lignes directrices. La plus importante, c’est le respect. Si tu n’es pas respectueux, tu ne peux pas venir. Je fais très attention à ça parce que c’est très difficile d’être libre de toutes discriminations, de sexisme, de racisme et de transphobie, par exemple», indique Shades Lawrence.
Selon Melyssa Elmer, qui organise et anime les soirées Vaincre la nuit depuis août 2015, il n’est pas rare que les micros ouverts aient cet effet sur ses participants. « Avec les années, j'ai eu la chance qu'on me partage des témoignages très touchants, où l’on me raconte que Vaincre la nuit a pu aider certains à sortir de l'isolement et se donner un projet: écrire un texte et le lire au micro, témoigne-t-elle. Je crois que ça peut donner confiance et qu'ils se sentent valorisés et écoutés. J'aime aussi l'idée de pousser les lecteurs et lectrices à écrire pour un autre public que leurs abonnés Facebook, ou à sortir les ''Notes'' de leur iPhone. »
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La co-organisatrice et animatrice des soirées Vaincre la nuit débute l'événement avec un rappel des règles à suivre.
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Les soirées Vaincre la nuit ont lieu tous les mois au Quai des brumes.
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Simon Domingue, sous le pseudonyme de Gaspard Gasparov, a lu un texte sur les difficultés liées à la rédaction d'un mémoire de maîtrise.
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Le portier du Quai des brumes profite d'un moment d'accalmie pour écouter quelques lectures.
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Béatrice Laurent lit régulièrement des textes au Quai des brumes depuis maintenant un an. Cette performance fut l'une de ses préférées.
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Le public de Vaincre la nuit est un des plus attentifs et respectueux, selon Ève Landry.
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L'intersection de la rue St-Denis et de l'avenue du Mont-Royal est le repaire de plusieurs soirées micro ouvert.
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Le Quai des brumes est une institution du monde artistique montréalais.
Juste en face du Quai des Brumes se trouve le Bistro de Paris, où Simon Domingue et Nicolas Jodoin, deux étudiants en linguistique et en études littéraires, organisent la soirée Bistro Ouvert, chaque deuxième dimanche de chaque mois. Eux aussi, ils y voient un baume pour les gens qui montent sur scène. « Il y en a qui n’ont rien d’écrit, mais qui viennent nous jaser. Ils viennent remercier les gens d’être une foule accueillante et de les faire sentir en sécurité », raconte Simon Domingue.
Ils réservent même une partie de la soirée, qu’ils appellent « les véritables guerrières et guerriers», durant laquelle le public n’est pas tenu d’écouter. « Ça permet de faire en sorte que les gens sont plus patients pendant la première partie parce qu’ils savent que ça s’en vient. Et ça permet aux gens qui sont peut-être moins sûrs de leur texte de venir le lire sans subir trop de pression », explique Simon Domingue.
«
Pour moi, un micro ouvert, c'est un espace citoyen qui donne la parole à tous celles et ceux qui veulent la prendre et la partager. Le public qui vient écouter est aussi important que les participantes et je suis, à chaque édition, ébahie par la qualité de l'écoute et de ce qui est dit.
» - Melyssa Elmer
Quand la poésie s’invite sur scène
« Lire un texte sur scène ça s’appelle casser un texte et c’est très important de casser ses textes », souligne Nicolas Jodoin. C’est ce qui permet de se détacher, selon lui, de textes desquels l’auteur est trop proche pour savoir comment le lire ou encore comment l’améliorer. « Se présenter comme ça devant une foule comme celle du Bistro, par exemple, qui est super émotive et intense, c’est un peu l’occasion de forcer un contact entre un texte et le monde extérieur », ajoute-t-il.
Ève Landry a commencé à partager ses textes après un cours de français au CÉGEP pour lequel elle avait créé le blogue « Les fausses vérités ». En 2016, elle participe à une soirée Vaincre la Nuit pour la première fois. C’est aussitôt un coup de foudre littéraire entre elle et Melyssa Elmer, l’organisatrice de la soirée en question. « Après ça, je me suis mise à organiser moi-même des soirées, mais qui sont pas nécessairement des soirées micro ouvert, mais nécessairement avec des gens qui viennent lire, explique-t-elle. Ces gens-là, je les découvre souvent dans des soirées micro-ouvert ».
Portait de l'auteure Ève Landry, elle-même adepte des soirées micro ouvert.
Pour Simon Domingue, monter une performance permet aussi d’expérimenter et de donner vie à des personnages. « Mon prénom dans la vie c’est Simon, mais sur scène je ne vais jamais prendre ce nom-là. Ça va être Gaspard Gasparov, parfois ça va être Lucky Georges ou Courchesne Malraux. J’ai plein d’identités de scène comme ça. » C’est aussi l’occasion de voir la poésie prendre de bien différentes formes. Au Bistro Ouvert, il n’y a qu’une seule règle: il doit y avoir un mot. « Ça donne lieu à toutes sortes de choses, mais ça reste très souvent des textes assez complets. Personne ne vient crier cheval pour après faire un solo de trompette», explique en riant Nicolas Jodoin.
« J’aime la liberté que cette forme de performance procure. Ça permet de s’amuser avec les mots et le rythme et de parler de ce dont on a envie ou besoin de parler. » - Shades Lawrence
« En littérature, tu es plus tout seul. Tu es dans ton salon, tu écris tes affaires. D’aller lire, ça te donne un feed-back sur ce que tu fais. Tout ça permet de retravailler mes textes, ça devient presque comme une étape de création. » Ce que permettent ces évènements, selon Ève Landry, c’est aussi de créer quelque chose de très hétérogène. D’inviter les gens à venir lire sur scène, c’est d’accepter qu’il existe une multitude de styles qui méritent d’être mis en lumière.
Se mettre en scène peut tout de même être stressant pour certains artistes qui ne sont pas nécessairement familiers avec la performance scénique, fait remarquer Ève Landry. C’est d’ailleurs quelque chose qu’elle reproche au milieu littéraire actuellement. « J’ai vu énormément de gens se stresser beaucoup parce qu’ils vont performer dans un micro ouvert. Je trouve qu’il y a cette pression de la performance qui est très présente. Ce n’est plus suffisant d’écrire il faut que tu montes sur une scène et que tu lises. C’est un peu la seule manière de faire voir ce qu’on fait. »Pour Simon Domingue, il s’agit dorénavant d’un passage presque obligé avant de se faire publier. « Il y a de très nombreux poètes au Québec dont les carrières ont démarré après avoir fait une apparition dans un micro ouvert», indique-t-il.
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