23 avril, 2019

Le deuil d'une carrière

« La retraite est un mot assez large, mais pour moi, c’est de faire mon deuil sur ma carrière et de passer à autre chose. » -Louis Leblanc

Le deuil d'une carrière

Auteurs : François Bertrand-Potvin et Pier-Carl Rancourt


Durant leur carrière, les athlètes de haut niveau sont suivis sur une base quotidienne par leurs entraîneurs, leurs amis et leur famille. Alors, quand les athlètes font la transition vers la retraite, ils n’ont plus l’horaire aussi chargé qu’ils avaient auparavant. Du jour au lendemain, les athlètes se retrouvent seuls.

Marianne St-Gelais, Maxime Dufour-Lapointe, Lucian Bute, Alex Harvey, Erik Guay, Philippe Marquis et Georges St-Pierre ont tous pris leur retraite durant la saison 2018-2019.

Ils ont un grand talent. Ils sont parmi les meilleurs au monde de leur sport respectif. Ils sont célèbres et ils sont adulés par des millions de gens. Vue de l’extérieur on pourrait penser qu’il est impossible pour ces sportifs de tomber dans une dépression après autant de gloire et de satisfaction, mais ils sont plusieurs à se chercher.

C’est le cas de Marianne St-Gelais qui n’avait pas préparé sa retraite. Elle a attendu la fin de sa carrière de patineuse de vitesse pour bâtir son avenir et cela a joué contre elle. En entrevue à Radio-Canada, elle a confié qu’elle est allée chercher de l’aide auprès d’une conseillère en orientation, car elle se cherchait et elle ne se sentait pas bien.

« J’étais pessimiste, j’étais négative. Je ne voulais pas bouger de ma saison. Tout était dans une zone grise, un petit peu plus grise, voire noire. » -Marianne St-Gelais

Puis, l’ancienne olympienne Sylvie Bernier a plongé dans une grosse dépression. En 1984, âgée de seulement 20 ans, elle a remporté l’or au tremplin trois mètres aux Jeux olympiques. Elle est devenue la première championne olympique de l’histoire du Québec et elle a eu beaucoup de difficulté après cette compétition. Elle venait d’entrer dans le monde des adultes et elle devenait une icône. « Personne ne s’est rendu compte du malaise qui m’habitait », dit-elle.

La pression est si grande qu’elle peut pousser certains sportifs à commettre un geste irréparable.

Effectivement, l’ancien joueur de hockey Stéphane Richer a vécu beaucoup de pression. Il a connu une brillante carrière, étant le dernier joueur du Canadien à avoir marqué plus de 50 buts en une saison, mais il avoue avoir tenté deux fois de mettre fin à ses jours. « J’ai pensé me suicider. J’ai souvent essayé de manquer un virage à 150 milles à l’heure [240 km/h]. J’avoue que ça faisait peur quand je rentrais et que je me retrouvais seul à la maison », confesse-t-il en 2001.

D’un autre côté, certains athlètes québécois ayant pris leur retraite dans la dernière année voient la fin de leur carrière comme une bonne opportunité d’avoir plus de temps en famille et entre amis. Nous avons contacté le fondeur québécois Alex Harvey pour un entretien, mais il n’a pas pu répondre à notre demande d’entrevue puisqu’il était occupé avec sa dernière compétition. Par contre, il s’est entretenu avec Radio-Canada et il voit la retraite avec enthousiasme et aucune crainte. « La retraite ne m’effraie pas, bien au contraire. J’ai vraiment hâte de retrouver une vie normale. Je n’ai pas passé Noël chez moi depuis 2009. Ça devient épuisant mentalement de vivre dans ses valises la moitié de l’année, sans rentrer à la maison une seule fois. J’ai hâte de ne plus avoir à quitter un souper entre amis à 21h15 un vendredi soir parce que je dois m’entraîner tôt le lendemain. »

Pour sa part, Georges St-Pierre voulait mettre un terme à sa carrière lorsqu’il était au sommet de son sport. De passage à Tout le monde en parle le 17 mars, sur les ondes de Radio-Canada, il confiait que beaucoup d’athlètes s’étaient retirés des combats ultimes trop tard et qu’il ne voulait pas commettre la même erreur. À 37 ans, les blessures subies lors de ses combats pour l’UFC et son obsession d’être perfectionniste ont laissé des traces sur son corps et lui ont dicté un mode de vie stricte. « Ça me grugeait beaucoup d’énergie et ça me causait beaucoup de stress et d’anxiété, dit-il en entrevue à TVA. On sait maintenant que le stress peut mener à des maladies comme le cancer. De prendre ma retraite, c’est de me libérer de cet énorme stress. »

Il affirmait à l’hebdomadaire piloté par Guy A. Lepage qu’il ne songeait pas à enseigner les arts martiaux mixtes. « Je suis un très bon combattant, mais je ne sais pas si je suis un bon entraîneur. » Il explique qu’un bon athlète ne développe pas forcément les qualités nécessaires à la transmission des connaissances.

Sylvain Guimond, Docteur en psychologie du sport, éducateur physique et ostéopathe est un expert dans le domaine de la posture et de la psychologie depuis plus de 20 ans. Il a traité plus de 1 000 athlètes durant et après leur carrière. Par ses expériences vécues avec les sportifs de haut niveau, il reconnaît le rythme de vie élevé par lequel passent les athlètes durant leur carrière et les difficultés que ça peut entraîner pour leur retraite. « Toute leur vie, ils ont un objectif très clair, confie-t-il. Comme athlète, ils vont passer cinq heures par jour à s’entraîner et souvent, ils vont s’entraîner en groupe. Donc leur vie sociale est très occupée, très structurée et organisée. »

M. Guimond explique un phénomène qui rend les athlètes dépressifs et anxieux lorsqu’ils prennent leur retraite avant l’âge de 30 ans. « Qu’est-ce que je vais faire dans la vie quand je n’ai même pas encore trente ans et que le plus haut sommet de ce que j’ai vécu en tant qu’émotions et d’objectifs que je me suis fixés, ce sont les olympiques? Lorsqu’on perd un rêve, souvent c’est là que la dépression va suivre. Ces gens-là sont habitués d’avoir carburé avec des objectifs et des rêves. Il faut qu’on retrouve ce même type d’attitude dans le monde après la carrière. »

Entrevue avec le docteur en psychologie du sport Sylvain Guimond sur les difficultés qu'éprouvent les athlètes dans la transition de leur carrière professionnelle à leur retraite.

Le docteur Guimond affirme que « ce n’est pas facile de se trouver une deuxième carrière, une deuxième vie, après avoir été adulé par plusieurs personnes ». Il croit que l’ancien joueur du Canadien Louis Leblanc, qui a pris sa retraite du hockey professionnel en 2016, a bien fait de mettre les études « au premier plan », et que cela lui permettra de se trouver un emploi sans difficulté.

L’ancien joueur de la Ligue nationale de hockey (LNH) dit être fier de ce qu’il a accompli sur la patinoire, mais qu’il s’était trouvé d’autres buts et d’autres défis. « Le hockey est une partie de moi qui ne va jamais me quitter, mais je vois cela comme un côté positif de commencer une nouvelle carrière », déclare-t-il.

Bien que Louis Leblanc n’exclue pas un possible retour dans la LNH comme entraîneur, il révèle qu’un poste l’attend à la sortie de l’université dans une firme de Boston.

Il termine actuellement sa dernière année du baccalauréat en économie et en sociologie à l’Université Harvard tout en jouant le rôle de troisième assistant pour l’entraîneur du Crimson, l’équipe de l’institution d’enseignement bostonienne.

« C’était le temps de passer à autre chose et je voulais revenir à l’école à un âge raisonnable », explique-t-il.

« La retraite est un mot assez large, mais pour moi, c’est de faire mon deuil sur ma carrière et de passer à autre chose. » -Louis Leblanc

L’ancien joueur de hockey met de l’avant que la retraite est un passage parfois obligé que tout le monde doit prendre, mais la Terre ne s’arrête pas de tourner pour autant. « C’est une retraite du hockey, mais c’est un début pour autre chose », assure-t-il.

Entrevue avec Louis Leblanc sur la transition de sa carrière professionnelle au sein du CH à sa retraite.

Sylvain Guimond soulève les difficultés de la retraite pour les sportifs professionnels qui ont atteint le meilleur de leurs performances. « Comment je fais pour trouver quelque chose dans la vie qui va me ramener le même sentiment d’accomplissement? » C’est une question légitime pour les athlètes qui doivent prévoir leur après-carrière.

Pierre-Alexandre Rousseau, ancien skieur acrobatique, n’a pas eu à se poser cette question trop longtemps. Il a pris sa retraite en 2012, après une longue carrière sur les circuits de la Coupe du monde et quelques performances aux Jeux olympiques. Il s’est remis d’une fracture cervicale survenue en 2002 pour venir battre des records en Coupe du monde l’année suivante.

Comme son sport est saisonnier, il avait besoin de se trouver une activité estivale qui lui apporterait autant d’émotions que le ski de bosses. Il a rapidement fait la rencontre du parachutisme et en est tombé amoureux. Il cumule aujourd’hui plus de 4 500 sauts et il est un instructeur estimé à l’école de parachutisme Voltige 2001.

Pierre-Alexandre confie que la vie serait « ennuyeuse » s’il ne pratiquait pas cette passion qu’est pour lui le parachutisme et que ses employeurs ont été des personnes importantes pour lui qui ont su l’aider dans sa transition d’athlète professionnel à retraité.

Martine Blouin, l’une des propriétaires de Voltige, s’est dite touchée et reconnaissante d’apprendre ce qu’elle représentait pour Pierre-Alexandre. En l’ayant vu évoluer au fil de sa retraite, elle ne peut faire autrement que de croire qu’il est heureux et qu’il a trouvé une passion aussi grande que le ski.

« J’oserais dire que pour les athlètes ou les personnes de haut niveau qui décident de prendre leur retraite, le parachutisme ou un autre sport qui lui ressemble, un sport extrême, représente sûrement un moyen pour eux d’aller chercher autant d’adrénaline que dans leur sport », raconte-t-elle.

Pour Pierre-Alexandre Rousseau, c’est un changement qui a été très difficile. « Ça continue à t’habiter encore longtemps […] Je pense qu’on fait juste s’y faire », révèle-t-il sur le sommet Saint-Sauveur.

Entrevue avec l'ancien skieur acrobatique Pierre-Alexandre Rousseau et la propriétaire de l'école de parachutisme Voltige 2001, Martine Blouin. Ils nous expliquent le cheminement de Pierre-Alexandre au sein de sa retraite.

Si Pierre-Alexandre Rousseau s’est lancé dans le parachutisme pour combler le vide de l’été, il ne reste pas sans rien faire l’hiver maintenant qu’il est retraité. Il prodigue ses conseils aux jeunes athlètes, dont Mikaël Kingsbury; il est ambassadeur pour Rossignol, une compagnie spécialisée dans l’équipement de ski; il gère une nouvelle compagnie et pratique le base jump un peu partout. Lorsqu’il va skier pour le plaisir, particulièrement au Mont Sainte-Anne où une piste porte son nom, il lui arrive encore de se faire reconnaître, même à sa septième année de retraite.

Qu'est-ce que le base jump? / Crédit : François Bertrand-Potvin

Pour le docteur Guimond, le sport-études représente une voie à ne pas négliger pour les jeunes athlètes. Cela les aidera à mieux planifier leur après-carrière.

Deux joueurs du Rocket de Laval planifient leur retraite de manière différente. Alexandre Alain (à gauche), âgé de 22 ans, suit des cours à distance à l’Université Laval. Il est conscient que sa carrière ne sera pas éternelle et il planifie un plan B. Il souhaiterait continuer de travailler dans le domaine du sport, possiblement en physiothérapie. Pour sa part, Alex Belzile (à droite), âgé de 27 ans, se concentre sur sa carrière de hockeyeur. Il est confiant que des opportunités en tant qu’entraîneur se présenteront en temps voulu lors de sa retraite. Il préfère ne pas trop penser à son après-carrière pour le moment.

Alexandre Burrows a pris sa retraite du hockey professionnel lors de la saison 2017-2018 alors qu’il évoluait pour les Sénateurs d’Ottawa. Il a rapidement fait la transition en devenant entraîneur adjoint pour le Rocket de Laval.