Le Québec a un portrait démographique diversifié, ce qui n'est pas le cas pour sa scène culturelle.
Par Félix Poncelet-Marsan et Julien Rancourt
La pièce-témoignage
Black
Out
de la troupe de théâtre
Tableau
d'Hôte
La scène culturelle populaire du Québec n'est pas représentative de la diversité culturelle de la province, une situation qui a peu changé depuis les dernières années.
En 2015, La Presse a fait un recensement révélant que moins de 5% des rôles principaux des émissions de fiction québécoises populaires étaient joués par des comédiens issus des minorités visibles; même refrain dans les théâtres, où le pourcentage était encore plus bas.
Cette année, on peut se rendre compte du manque de progrès en consultant la liste des nominés du 34e Gala Artis qui aura lieu le 12 mai prochain : soixante-dix nominés au total, soixante-dix caucasiens.
Entrevue avec Rodley Pitt concernant le Gala Artis
Les réactions face à ce constat n’ont pas tardé à se faire entendre sur les réseaux sociaux. « Les mentalités ont évolué – explique Lise Cauchon-Roy, ancienne comédienne et professeure à l'École supérieure de théâtre – ça veut dire que le sujet des minorités visibles est de plus en plus visible sur la place publique et que de moins en moins on passe ça sous le tapis. »
Effectivement, le public est plus concerné par ce sujet qu'auparavant, mais si les mentalités ont bel et bien évolué, pourquoi y a-t-il encore aussi peu de comédiens issus des minorités visibles représentés sur la scène par rapport aux comédiens caucasiens?
Les causes du problème
Selon Rodley Pitt, comédien métisse québéco-haïtien, le manque de représentation de comédiens diversifiés découle du manque de volonté des maisons de productions à les engager. « Moi, je trouve pas que je suis un risque, commente-t-il. J'ai pas l'impression que si on me prenait je serais un risque. […] Il est où le risque [pour les producteurs]? […] Y en a tellement de comédiens qui sont issus de la diversité qui ne travaillent pas, et y en a des bons. » Il précise toutefois que les producteurs ne devraient pas choisir des comédiens uniquement selon leur origine culturelle. « On est – ils sont pas tous bons: faut pas mettre un noir parce qu'il est noir ou une asiatique parce-qu'elle est asiatique, non. Elle a été prise, ou il a été pris parce qu'il était bon. Est-ce que tu fais la job? Oui. Ben fait-là la job. »
Selon Sophie Prégent, présidente de l’Union des Artistes, la raison est purement liée à l’histoire : « Il y a eu des années importantes où c’était une question de survie […] Je ne considère pas le peuple québécois raciste […] assez ouvert mais fragile par contre […] le réflexe a été de se protéger, de se surprotéger. Maintenant […] il faut tendre la main. »
Sophie Prégent, présidente de l'UDA
Du côté de Marilyne Cherry, dramaturge et comédienne afro-américaine, le constat est sensiblement le même, puisque ce semblant de fermeture n’est pour elle qu’une façon de préserver une culture minoritaire : « Notre province est une minorité dans un pays anglophone […] on essaie de préserver cette culture-là […] c’est très difficile de laisser la place aux autres quand on est déjà très craintif nous-mêmes […] je ne pense pas que c’est nécessairement un manque d’ouverture. »
Marilyne Cherry explique la dure réalité des minorités visibles par les difficultés auxquelles celles-ci font face pour percer dans le domaine artistique, plus précisément au théâtre, bref ce que c’est que d’être une « anomalie ». Tout d’abord, il est évident aux yeux de Mme Cherry qu’il y a un manque de rôles écrits pour ces mêmes minorités, car il y a « […] un refus de nous voir auditionner ou appliquer pour des rôles généraux ». En effet, elle affirme qu’il est très difficile pour « […] une personne issue d’une minorité culturelle de juste appliquer pour l’amoureuse, appliquer pour un rôle de base […] parce que supposément que le téléspectateur ne peut pas s’identifier à cette personne-là […] ». Qui plus est, cette dernière évoque le problème du narratif et l’importance pour une personne issue des minorités ethniques d’écrire le sien, « […] parce que quand notre narratif est écrit par les autres […] c’est surtout un narratif à problème, ce sera jamais un narratif qui va être nécessairement positif ou ordinaire […] souvent tu vas étudier du Shakespeare pendant 4 ou 5 ans mais seulement te faire proposer des rôles de détenus ». Elle ajoute également que l'absence de personnes d'origine diverse aux postes de décision – tels que scénariste et réalisateur – n'améliore pas la situation.
Rodley Pitt, comédien
Pour Mme Cauchon-Roy, la réponse à la question est intimement liée aux difficultés générées par l'immigration, plus particulièrement au manque d'encouragement et d'appui familial. « Les [parents de] premières générations d'immigration ne vont pas pousser pour que leurs enfants aillent dans des carrières précaires comme les arts. Ils vont vouloir leur assurer un avenir, puisque c'est entre autres une des grandes raisons qu'ils ont immigré ou fui leur pays, c'est pour une meilleure vie. Puis pour eux, une meilleure vie veut dire [meilleur] salaire; ce n'est pas nécessairement le cas que parce-qu'on a un gros salaire on a une meilleure vie, mais ça c'est un autre sujet. »
Les solutions possibles
Face au problème du manque de représentation de la diversité sur la scène culturelle, l’imposition de quotas aux maisons de productions est une des avenues les plus probables. Cela ne veut toutefois pas dire qu’elle fait l’unanimité.
Dans le milieu audiovisuel, il faut dire que Marilyne Cherry, Rodley Pitt, Sophie Prégent et Lise Cauchon-Roy partagent une opinion très différente à ce sujet. En effet, Mme Cherry estime que le quota n’est là que pour empêcher les gens de se plaindre : « C’est aussi se tirer dans le pied […] avec ces quotas là j’ai l’impression qu’on va créer des personnages ou des rôles typés pour se débarrasser des quotas […] c’est pour empêcher les gens de crier au loup […] je ne pense pas que le quota soit une solution. »
Du côté de Rodley Pitt, il affiche un point de vue beaucoup plus tranchant, stipulant que ce ne doit pas être une obligation, mais bien une sorte de consensus : « J’espère qu’il n’y a pas de quota. S’il y a un quota, ça dévalorise tout ce que tu fais […] ça sonne comme une obligation […] il faut que dans les deux sens ce soit une ouverture. »
Pour la présidente de l’UDA, le constat est tout autre. En effet, Sophie Prégent n’aurait aucun problème avec l’imposition de quotas : « Moi des quotas, n’importe quand, mais ce n’est pas à la mode des quotas […] je ne sais pas si je serais capable de convaincre quelqu’un, mais oui je crois beaucoup beaucoup aux quotas personnellement. »
Quant à Lise Cauchon-Roy, elle partage l’opinion de Mme Prégent, mais avec moins d’enthousiasme : « Tout ce qui permet d'évoluer est pour moi un moyen qui doit être utilisé. C'est pas une fin en soi […], mais si il faut à un certain moment, pendant un certain temps avoir une règle un peu débile – comme un chiffre – pour pouvoir secouer les mentalités, eh bien allons-y. »
Par ailleurs, Mme Prégent, M. Pitt et Mme Cherry ont tous comparé la situation de la représentation des minorités visibles à l’écran au Québec à celle dans le reste du Canada et ce avec le même constat. Selon eux, la province francophone accuse beaucoup de retard sur les autres provinces : « On était 10 ans ou 15 ans en retard sur nos amis de Toronto, sur les productions canadiennes-anglaises […] », affirme Sophie Prégent en parlant du moment où elle est entrée en poste à l’UDA, soit en 2013. Pour sa part, Rodley Pitt stipule que ce retard peut s’expliquer en partie dû au fait que le sentiment de protéger la culture québécoise entraîne une certaine fermeture sur la culture de l’autre : « On est en retard parce qu’on refuse de se laisser assimiler […] au Québec il y a du travail à faire là-dessus […]. » Le constat est sensiblement le même pour Marilyne Cherry, qui dit que les anglophones ont une longueur d’avance puisqu’au Québec, « on n’a pas l’impression d’avoir une place qui nous [les minorités visibles] est laissée […] on aimerait ça que ce soit ouvert à tous […] ». Pour cette artiste engagée, le fait de « […] faire du théâtre quand t’es une minorité culturelle, c’est déjà quelque chose de politique en soi ».
Dans tous les cas et peu importe les solutions qui seront mises de l'avant, tous ces acteurs de la scène culturelle québécoise s'accordent sur un point commun: il y a encore du travail à faire.
Extrait de la pièce
Forfait tout inclus, coup de soleil en sus
, mettant en vedette Rodley Pitt (Enregistrement du Théâtre des Hirondelles de Beloeil)
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